Les 21 et 22 septembre, la 6ᵉ édition de L’Onde de coop a réuni à Paris des coopératives, des chercheurs, des journalistes et des militants autour d’un mot d’ordre assumé : « Faire collectif face aux violences du capitalisme ».
Deux jours pour montrer que le modèle coopératif n’est pas une utopie, mais une réponse concrète déjà à l’œuvre.
Un thème volontairement offensif
Le festival s’est ouvert lundi soir au cinéma La Clef avec la projection de « Planet B » de Pieter Van Eecke. Le film suit pendant quatre ans deux adolescents engagés dans l’activisme écologique.
Le lendemain, la journée de tables rondes et d’ateliers se tenait à l’Académie du climat.
Le choix du thème n’a rien d’anodin. Pour les organisateurs, la place centrale du profit dans les décisions des entreprises capitalistes produit des violences sur nos vies, sur notre organisation sociale et politique, et sur notre environnement.
Maud Sarda, directrice générale de Label Emmaüs et coprésidente des Licoornes, l’assumait dans un entretien accordé à Carenews quelques jours avant l’événement : si le ton se durcit, c’est que la situation ne permet plus d’attendre.
Pour autant, l’objectif n’était pas seulement de dénoncer. Trois verbes ont structuré la journée.
Résister aux attaques contre la démocratie, le droit, l’emploi et l’environnement.
Réparer les liens sociaux et les territoires abîmés.
Riposter en faisant progresser une économie démocratique.
Des réponses coopératives dans tous les secteurs
Numérique, santé, énergie, banque, mobilité, consommation, territoires : les échanges ont couvert un large spectre.
La journée s’est ouverte sur une conversation avec Romaric Godin, journaliste à Mediapart. Elle s’est poursuivie avec des sessions comme « Résister à l’IA », « Services publics et coopératives : moins de privatisation, plus de participation » ou encore « Pacifier la banque ».
La table ronde « Le textile, un secteur à réparer », animée par Maud Sarda, réunissait Julia Faure (Loom), Louana Lamer (Emmaüs France) et Johann Vacandare (Virgocoop). De la production au réemploi, les intervenants ont réfléchi aux leviers pour transformer une filière à bout de souffle.
Le sujet résonne fortement avec l’actualité de la seconde main. Dans son entretien à Carenews, Maud Sarda prenait l’exemple de Vinted : une plateforme qui a d’abord fait progresser l’occasion, puis qui, portée par des levées de fonds successives, s’est mise à multiplier les sollicitations pour faire vendre et acheter toujours plus.
Pendant ce temps, les associations du réemploi textile, qui vivent des dons, voient leur modèle menacé.
Les Licoornes s’agrandissent : quatre nouveaux membres
Cette édition a aussi marqué une nouvelle étape pour Les Licoornes, l’alliance organisatrice du festival.
Elle rassemblait jusqu’ici 16 coopératives actives dans l’énergie, la téléphonie, la mobilité, l’électronique, l’agriculture, la banque, le commerce ou la culture. Quatre nouvelles organisations la rejoignent.
Villages Vivants redonne vie aux centres-bourgs
Née à Crest, dans la Drôme, Villages Vivants achète des locaux vides dans les villages, les rénove, puis les loue à des porteurs de projet : cafés, épiceries, tiers-lieux, librairies.
La coopérative revendique trente-cinq commerces ouverts en sept ans et 12 millions d’euros investis. Le 15 septembre, elle a lancé une nouvelle collecte d’épargne citoyenne de 1,7 million d’euros.
Son co-directeur, Sylvain Dumas, intervenait d’ailleurs à la table ronde « Capitalisme et territoires ».
Politis apporte la voix de la presse engagée
Hebdomadaire indépendant fondé en 1988, Politis est devenu une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) en septembre 2024.
Ce statut associe salariés, lecteurs, partenaires et financeurs, avec un double objectif : recapitaliser le journal et ouvrir sa gouvernance.
Coop-médias prolonge ce combat à l’échelle de tout un écosystème
Cette SCIC, Coop-médias, rassemble médias indépendants, associations, entreprises de l’ESS et citoyens pour soutenir une presse capable de jouer pleinement son rôle de contre-pouvoir.
Plus de 80 médias l’ont rejointe depuis son lancement en octobre 2024, et elle a levé plus de 850 000 euros au cours de sa première année.
Pendant le festival, elle animait l’atelier « Les médias indépendants face aux milliardaires ».
Arcadie fait entrer l’herboristerie bio et équitable dans l’alliance
Pionnière des épices et des plantes médicinales bio avec ses marques Cook et L’Herbier de France, Arcadie est née du retour à la terre de Dominique et Bernard Kimmel au début des années 1980.
L’entreprise vient de se transformer en SCIC. C’est un choix rare pour une structure de cette taille, qui marque un retour à ses racines coopératives.
Ces arrivées élargissent encore les domaines où les coopératives peuvent agir ensemble : revitalisation rurale, information libre, alimentation durable.
Cap sur la présidentielle de 2027
Pour Maud Sarda, qui copréside Les Licoornes avec Adrien Montagut-Romans, le festival n’est qu’une étape. Dans son entretien à Carenews, elle affichait clairement l’ambition : « Nous voulons imposer ce sujet dans l’élection présidentielle. »
Le frein principal reste l’accès aux capitaux. Face à des géants installés sur leurs marchés, les coopératives peinent à lever les sommes nécessaires pour grandir.
Les parts sociales ne prennent pas de valeur et ne donnent pas plus de pouvoir à ceux qui investissent davantage, ce qui les rend peu attractives pour la finance classique. Quant aux financements publics, ils bénéficient surtout aux entreprises capitalistes.
Pour gagner en visibilité, l’alliance a lancé une campagne de financement participatif qui a rassemblé environ 70 000 euros. Ces fonds doivent permettre de produire un document de référence sur les coopératives de la transition, à l’intention des décideurs politiques, du secteur financier et des médias.
Le Royaume-Uni fait figure d’exemple : le gouvernement s’y est engagé à doubler le nombre de coopératives.
Reste un défi culturel de taille. Selon une enquête de la Fédération nationale des Caisses d’épargne, seuls 29 % des Français savent citer spontanément une coopérative, alors que le mouvement rassemble plus de 22 000 structures et existe depuis deux siècles.
L’Onde de coop le rappelle : une autre manière d’entreprendre existe déjà, elle est viable, et elle gagne à faire collectif.
Crédit : Mary-Lou Mauricio