Faut-il instaurer une taxe sur le livre d’occasion pour mieux rémunérer les auteurs ? Depuis 2024, le Syndicat National de l’Édition pousse cette proposition avec le soutien affiché d’Emmanuel Macron, qui l’a relancée lors du Festival du Livre de Paris. Le sujet est revenu au centre des débats en 2025. Sur le papier, l’intention est louable. Mais cette contribution sur le livre d’occasion soulève trois problèmes majeurs que la filière préfère ne pas examiner. Et elle détourne le regard d’un gaspillage bien réel : celui des dizaines de milliers de tonnes de livres neufs détruits chaque année, sans que personne en soit tenu responsable.
« Le Festival du livre bat son plein mais il y a un sujet qui n’a que peu de place dans le débat public… la surproduction et le gaspillage insensés de cette filière avec 13% des livres fraîchement édités qui sont purement et simplement détruits […]. La taxe sur le livre d’occasion reviendra-t-elle encore sur le devant de la scène cette année ? » Maud Sarda, Directrice et co-fondatrice de Label Emmaüs via LinkedIn.
Pour ses 10 ans, Label Emmaüs propose un programme politique en 10 mesures. Après le réemploi et la solidarité, place au livre. Voici notre position.
Taxe sur le livre d’occasion et rémunération des auteurs : trois raisons pour lesquelles ça ne marche pas
Elle ne touche pas ceux qui captent le marché
Le marché du livre d’occasion est largement porté par les ventes entre particuliers. Selon l’étude de la Sofia et du ministère de la Culture (2022-2023), les transactions en occasion via des plateformes en ligne ont augmenté de 60 %, et 30 % se font de particulier à particulier (Vinted, Leboncoin…). Ces échanges échappent par nature à toute contribution sectorielle. En pratique, ceux qui se retrouveraient à payer cette taxe seraient principalement les acteurs structurés, c’est-à-dire ceux qui jouent le jeu de la traçabilité et de la fiscalité.
Elle pénalise ceux qui rendent la culture accessible
Parmi ces acteurs professionnels, on trouve en bonne place les structures de l’Économie Sociale et Solidaire : Emmaüs, associations d’insertion, ressourceries, librairies solidaires. Ces structures collectent, trient, restaurent et redistribuent des livres que personne d’autre ne prendrait en charge. Elles rendent la lecture accessible à des personnes qui n’auraient pas les moyens de s’équiper en neuf. Une taxe sur le livre d’occasion reviendrait à pénaliser précisément ceux qui font ce que la politique culturelle devrait encourager.
C’est un contresens écologique
Taxer l’occasion, c’est décourager le réemploi. C’est rendre la seconde vie du livre moins attractive et favoriser mécaniquement l’achat de neuf. Selon des données de Recyclivre, le bilan carbone d’un livre neuf est de 1,3kg de CO2 en moyenne. Cette logique va exactement à rebours de ce que la transition écologique demande à toutes les filières.
Ce que les auteurs ne voient pas venir : la question du neuf
La question centrale reste la rémunération des créatrices et créateurs. Mais les auteurs touchent en moyenne moins de 10 % du prix de vente d’un livre neuf. C’est là que se situe la première des injustices. Avant de chercher à prélever sur le marché de l’occasion, il y aurait bien des choses à revoir dans le partage de la valeur sur le neuf.
Ce que la filière refuse de regarder : le gaspillage du neuf
Il existe dans l’industrie du livre un impensé massif. Selon une étude sur 3 ans du Syndicat National de l’Édition, jusqu’à 26 000 tonnes de livres sont pilonnées chaque année en France, soit 13,2 % de la production distribuée. Des livres neufs, fraîchement édités, envoyés à la broyeuse sans avoir été ouverts. Des livres sur lesquels les autrices et auteurs ne toucheront évidemment jamais aucun droit.
Ce gaspillage est structurel, pas accidentel. Il est la conséquence directe d’un modèle économique qui rend la destruction plus rationnelle que la conservation.
Pourquoi le pilon reste la solution de facilité
Deux règles du jeu expliquent cette logique absurde.
La loi Lang de 1981, qui fixe le prix unique du livre, interdit aux éditeurs d’écouler leurs invendus à prix cassé dans les circuits habituels. Les livres qui ne se vendent pas s’accumulent donc dans les entrepôts des distributeurs, générant des frais de stockage croissants. Or, pilonner ne coûte rien.
La loi AGEC de 2020 a interdit la destruction des invendus non alimentaires et encouragé leur don ou recyclage. C’est un progrès. Mais aucune responsabilité financière n’est imposée aux producteurs de livres. Contrairement à des dizaines d’autres catégories de produits, le livre ne dispose pas de filière REP (Responsabilité Élargie du Producteur), ce dispositif qui fonctionne sur le principe du pollueur-payeur et qui soutient notamment les acteurs du réemploi comme Emmaüs.
Nos propositions pour une filière plus juste
Pour les 10 ans de Label Emmaüs, nous formulons cinq propositions concrètes :
- Produire moins. Adapter les tirages à la demande réelle, encourager l’impression à la demande pour limiter les stocks excédentaires.
- Mettre en place une filière REP pour le livre, qui finance la collecte et le réemploi des ouvrages en fin de vie, comme c’est déjà le cas pour les textiles ou les équipements électroniques.
- Augmenter la part des droits d’auteur sur le livre neuf. C’est là, et pas sur la vente de livres d’occasion, que se joue la rémunération juste des créatrices et créateurs.
- Taxer les intermédiaires, pas les réemployeurs. Si une taxe sur le livre d’occasion doit exister, elle devrait peser sur les grandes plateformes de vente entre particuliers, pas sur des structures comme Label Emmaüs.
- Miser sur le livre d’occasion comme levier culturel et écologique, y compris au sein du monde de l’édition et des librairies, qui ont tout intérêt à intégrer la seconde main dans leur offre.
Le livre d’occasion, une pratique déjà ancrée
Ces propositions ne partent pas de rien. En France, le livre d’occasion représente aujourd’hui plus de 18 % des exemplaires achetés, selon les données du ministère de la Culture (2023). Le marché de l’occasion pesait 350 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022, en hausse de 49 % en cinq ans (source : étude de la Sofia et du ministère de la Culture sur le livre d’occasion). Emmaüs collecte seul environ 27 millions de livres chaque année.
La filière du livre neuf s’inquiète de la concurrence que représente la seconde main. Mais la réponse ne peut pas être de taxer ceux qui prolongent la vie des ouvrages. La réponse, c’est de s’interroger sur un modèle où il est encore économiquement rationnel de détruire des dizaines de milliers de tonnes de papier imprimé par an, sans que personne en soit tenu responsable.
Arrêtons de détruire les livres. Commençons à les faire vivre.
Pour nous soutenir, rendez-vous sur label-emmaus.co, où des milliers de livres d’occasion vendus par des librairies solidaires, des associations d’insertion et des structures Emmaüs partout en France attendent d’être sauvés et revalorisés.
Retrouvez-nous le 18 juin à l’Académie du Climat pour le festival des 10 ans de Label Emmaüs.
Sources
- Post LinkedIn : Maud Sarda sur le pilonnage massif des livres et l’appel au soutien des filières solidaires du livre d’occasion
- Etude de la Sofia et du ministère de la Culture (2022-2023) : Le livre d’occasion
- INFOGRAPHIE : Le cycle de vie d’un livre, Recyclivre
- Etude de la commission Environnement et Fabrication du SNE (Syndicat national de l’édition) – 2021
- Ministère de la Culture, chiffres-clés du secteur du livre – 2024

D accord avec vos propositions. 26 000 tonnes détruites quelle honte pour un pays qui se dit littéraire aux yeux du monde. J achète mes livres dans une ressourcer et je fais des découvertes de livres anciens passionnants. Je suis prête à signer une pétition contre cette taxe. ENCORE UNE DE PLUS ….