Il y a des livres qu’on pose avec l’impression d’avoir regardé le monde autrement. Avec la BD engagée, cet effet est souvent plus immédiat. En quelques cases et bulles, Marjane Satrapi fait tenir une révolution iranienne. Art Spiegelman retrace la Shoah avec des souris et des chats. Riad Sattouf raconte son enfance entre la Libye, la Syrie et la France depuis le regard d’un enfant qui ne comprend pas encore tout ce qu’il voit.
Le neuvième art n’a rien à envier à la littérature ou au cinéma pour mettre en images les grandes fractures du monde. Cette sélection regroupe des titres autour de trois fils conducteurs : l’exil et l’immigration, les droits des femmes, et les luttes sociales au sens large. Certains sont des classiques. D’autres, moins connus, méritent autant d’attention.
L’exil raconté depuis l’intérieur
Persepolis de Marjane Satrapi (L’Association, 2000-2003) est probablement la bande dessinée autobiographique la plus lue en France depuis vingt ans. L’autrice y raconte son enfance à Téhéran au moment de la révolution islamique, puis son exil en Autriche et son retour en Iran. En noir et blanc, avec un trait dépouillé, elle offre ce que peu d’essais historiques réussissent : faire comprendre une époque depuis la vie d’une fillette de dix ans. L’oeuvre a reçu le Prix Révélation du festival d’Angoulême en 2001 et a été adaptée en film d’animation primé au Festival de Cannes en 2007.
L’Arabe du futur de Riad Sattouf (Allary Éditions, depuis 2014) retrace les années d’enfance de l’auteur entre la France, la Libye et la Syrie des années 1980. Ni pamphlet politique ni nostalgie, c’est un récit de formation écrit depuis le regard d’un enfant qui accumule des impressions contradictoires sans les hiérarchiser. La série compte six volumes et a reçu le Fauve d’or du festival d’Angoulême en 2015.
Là où vont nos pères de Shaun Tan (Gallimard, 2006) suit, sans un seul mot de texte, le voyage d’un migrant dans un pays imaginaire où tout est étranger : la langue, les animaux, les objets, les règles. Ce roman graphique dit en images ce que les mots peinent souvent à saisir de l’expérience migratoire.
Clandestino de Hubert Paris (La Boîte à bulles) est quant à lui davantage du côté du reportage dessiné. L’auteur a voyagé sur les routes de l’immigration clandestine et en rapporte des histoires concrètes, sans effets de manche.
Dans un registre plus proche de l’actualité française, Prendre refuge (Delcourt, 2018) de Mathieu Sapin et Agatha Rennotte raconte les réfugié·es de la « jungle » de Calais depuis l’intérieur. Et Bienvenue (Delcourt) aborde l’accueil des migrant·es avec un équilibre rare entre légèreté et gravité.
Des voix féminines et féministes
Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh (Glénat, 2010) raconte une histoire d’amour entre deux femmes dans une France contemporaine. Porté par un dessin réaliste et émotionnel, l’album a reçu le Prix du public au festival d’Angoulême en 2011 et a été adapté au cinéma par Abdellatif Kechiche (Palme d’or à Cannes en 2013).
Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie (Gallimard, depuis 2005) se déroule dans la Côte d’Ivoire des années 1970. Aya est une jeune femme ambitieuse, entourée d’amies qui naviguent entre amour, famille et désirs d’indépendance. L’oeuvre a reçu le Prix du premier album au festival d’Angoulême en 2006. Elle est drôle, vive, profondément humaine, et rompt avec les représentations souvent uniformes du continent africain dans la BD franco-belge.
Femme, vie, liberté (2023) est un collectif d’auteur·ices de BD rassemblé·es autour du mouvement iranien éponyme, déclenché par la mort de Mahsa Amini en septembre 2022. Plus d’une centaine de planches, chacune dans un langage graphique différent, pour témoigner d’une résistance en cours.
Woman World d’Axie Oh (2018) imagine un monde post-apocalyptique où ne vivent plus que des femmes. Ce roman graphique féministe et résolument humoristique a conquis un large public francophone depuis sa traduction.
Luttes sociales et mémoires collectives
Maus d’Art Spiegelman (Flammarion) reste une référence incontournable. Publié entre 1980 et 1991 aux États-Unis, ce roman graphique retrace la survie d’un juif polonais pendant la Shoah, avec des souris pour les juifs et des chats pour les nazis. C’est la seule bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer (1992, catégorie spéciale). Marjane Satrapi a elle-même cité Maus comme l’oeuvre qui l’a conduite à créer Persepolis.
Les mauvaises gens d’Étienne Davodeau (Delcourt, 2005) est un hommage dessiné à ses parents, militant·es syndicaux dans les Mauges (Maine-et-Loire) dans les années 1960-1980. Sans nostalgie sucrée, Davodeau raconte ce que les luttes ouvrières ont changé, concrètement, dans des vies ordinaires.
Pourquoi la BD est un format particulièrement puissant pour le témoignage ?
La combinaison du texte et de l’image crée un effet de présence que la littérature seule ou le documentaire seul produisent rarement. Le lecteur ou la lectrice reconstitue mentalement ce qui se passe entre les cases : c’est ce que le théoricien Scott McCloud nomme la « clôture » dans L’Art invisible (1993). Ce travail actif crée une implication qui peut être plus intense que dans d’autres formats.
Par ailleurs, la distance que permet le dessin, et parfois la métaphore visuelle comme dans Maus, autorise des récits que le réalisme photographique rendrait insupportables. C’est une des raisons pour lesquelles la BD autobiographique et le roman graphique documentaire se sont imposés comme des formes majeures pour raconter les traumatismes historiques et les expériences de l’exil.
Où trouver ces BD en seconde main ?
Cette sélection n’est pas exhaustive. Elle partage cependant une qualité commune : ces titres ne racontent pas le monde de loin. Ils le font depuis des voix particulières, situées, qui refusent l’abstraction.
Plusieurs de ces albums sont disponibles en seconde main sur Label Emmaüs, via nos librairies solidaires partenaires. Chiner un livre d’occasion, c’est lui donner un nouveau lecteur ou une nouvelle lectrice, et soutenir au passage des structures qui font un travail concret chaque jour en matière d’insertion professionnelle.
Parcourir la sélection BD militante de Label Emmaüs
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
Satrapi, Marjane. Persepolis (4 tomes). L’Association, 2000-2003.
Spiegelman, Art. Maus. Flammarion (édition française). Prix Pulitzer 1992 (Special Awards and Citations) : pulitzer.org
Sattouf, Riad. L’Arabe du futur (6 tomes). Allary Éditions, depuis 2014. Fauve d’or Angoulême 2015.
Abouet, Marguerite & Oubrerie, Clément. Aya de Yopougon. Gallimard, depuis 2005. Prix du premier album Angoulême 2006.
Maroh, Julie. Le bleu est une couleur chaude. Glénat, 2010. Prix du public Angoulême 2011.
Tan, Shaun. Là où vont nos pères. Gallimard, 2006.
Sapin, Mathieu & Rennotte, Agatha. Prendre refuge. Delcourt, 2018.
McCloud, Scott. L’Art invisible. Vertige Graphic, 1999 (édition française de Understanding Comics, 1993).
Palmarès festival d’Angoulême : bdangouleme.com
Palmarès Festival de Cannes 2007 : festival-cannes.com
Prix Pulitzer 1992 : pulitzer.org