La faïence bretonne est bien plus qu’une simple vaisselle : c’est un patrimoine artisanal vivant, façonné depuis plus de trois siècles dans les ateliers de Quimper. Reconnaissable à ses décors peints à la main (Petit Breton en costume traditionnel, motifs floraux jaunes et bleus, symboles celtiques), elle reste aujourd’hui l’un des savoir-faire céramiques les plus emblématiques de France. Retour sur l’histoire, les techniques et les clés pour reconnaître une faïence bretonne authentique.
Les origines de la faïence de Quimper (XVIIIe siècle)
L’histoire de la faïence bretonne commence en 1708 à Locmaria, quartier historique de Quimper, lorsque Pierre Bousquet, fils d’un maître potier provençal, y fonde sa manufacture. En 1778, Guillaume Dumaine, originaire du village normand de Ger dans la Manche, s’installe à son tour en Bretagne pour établir une manufacture de grès. Il apporte avec lui une maîtrise technique qui enrichira durablement la production quimpéroise.
Pourquoi Quimper ?
Quimper réunit des conditions géographiques idéales pour la céramique. Deux cours d’eau, l’Odet et le Steir, facilitent l’acheminement des matières premières et l’exportation des pièces. Les forêts environnantes fournissent le combustible pour les fours. L’argile, quant à elle, est rapidement importée de Gironde, offrant une terre de qualité supérieure aux ressources locales.
Les premières productions s’inspirent des grands centres faïenciers français : Nevers pour la technique de décoration à la touche, Rouen pour les décors au poncif. Les ateliers quimpérois produisent alors des objets du quotidien (assiettes, plats, cruches, pots) mais aussi des statuettes religieuses représentant les saints bretons comme Sainte Anne d’Auray ou Saint Corentin.
L’âge d’or de la faïence bretonne (XIXe siècle)
La première moitié du XIXe siècle est difficile pour les faïenceries françaises. La concurrence de la faïence fine anglaise, produite industriellement à moindre coût, décime la quasi-totalité des manufactures. Les ateliers quimpérois survivent en se rabattant sur des objets utilitaires en grès, des statuettes religieuses et des ustensiles de fumeur.
Le renouveau survient vers 1860, porté par le retour en grâce de la poterie artisanale et par le développement touristique lié à l’arrivée du train en Bretagne. L’Exposition Universelle de 1876 met la production bretonne sur le devant de la scène.
La naissance du « Petit Breton »
C’est à cette période qu’apparaît le décor le plus célèbre de la faïence de Quimper : le « Petit Breton ». Ce couple en costume traditionnel, peint de manière naïve au centre des assiettes et des bols, devient l’emblème de l’artisanat quimpérois. Il conquiert même le marché américain, où les collectionneurs s’arrachent ces « Quimperware ».
Alfred Beau, premier artiste de la faïence quimpéroise
Alfred Beau est le premier créateur à donner un véritable souffle artistique aux faïences de Quimper. Sa collaboration avec la manufacture Porquier (1875-1894) produit un répertoire décoratif exceptionnel : environ 122 modèles botaniques à bord jaune, quelque 225 scènes bretonnes et sept modèles de légendes. Ses paysages bretons restent parmi les pièces les plus recherchées par les collectionneurs.
Les trois grandes manufactures historiques
À la fin du XIXe siècle, trois faïenceries dominent le marché et rivalisent de créativité :
- La Hubaudière (HB), située à Locmaria, la plus ancienne
- Porquier-Beau (PB), reconnue pour la qualité de ses céramiques de style régionaliste
- Henriot (HR), qui deviendra progressivement la référence mondiale de la faïence de Quimper
Comment est fabriquée la faïence bretonne ?
Ce qui distingue la faïence de Quimper des autres céramiques, c’est sa technique de fabrication et son décor intégralement peint à la main. Comprendre ce processus permet de mieux apprécier, et de mieux authentifier, chaque pièce.
La technique de la faïence stannifère
Contrairement à la faïence fine anglaise ou à la porcelaine, la faïence de Quimper utilise la technique dite stannifère : un émail blanc à base d’étain recouvre une terre colorée (grise, brune ou ocre). Ce procédé demande un savoir-faire supérieur et confère aux pièces leur aspect caractéristique : un fond blanc lumineux sur lequel les décors sont peints directement.
Le façonnage se fait principalement par estampage (la boule d’argile est pressée dans un moule) ou plus rarement au tour.
La peinture « à la touche »
La technique emblématique de la faïence bretonne est la peinture « à la touche » : les artisans appliquent les émaux colorés avec un pinceau très fin, formant guirlandes, fleurs et motifs végétaux par petites touches successives. Le décor au trait permet de réaliser les motifs figuratifs comme les coqs et les personnages.
Les couleurs de grand feu, cuites à haute température, se distinguent par leurs dominantes de bleus et de jaunes. Les filets jaune et bleu qui cernent le bord des assiettes, les cols de vases et les pichets sont une signature visuelle immédiatement reconnaissable.
Les motifs emblématiques de la céramique bretonne
Le répertoire décoratif de la faïence de Quimper puise dans la culture populaire locale :
- Le couple de Bretons en costume traditionnel, motif central des bols et assiettes
- Les Bigoudènes, avec leur haute coiffe blanche caractéristique
- Marins et paysans, évoquant le patrimoine maritime et agricole du Finistère
- Les symboles celtiques : hermine, triskel, rosaces peintes en jaune, bleu, vert et orangé sur fond blanc
Le bol-prénom breton : une icône née dans les années 1930
Le bol breton à oreilles personnalisé d’un prénom est une invention des ateliers quimpérois dans les années 1930. Devenu un classique des arts de la table et un souvenir breton incontournable, il a été décliné en millions d’exemplaires. La Faïencerie de Pornic, créée en 1947, revendique à elle seule plus de vingt millions de bols « Petit Breton » personnalisés, création de Raymond Cordier, ancien chef de l’atelier de décoration.
Le XXe siècle : l’apogée artistique de la faïence de Quimper
L’Art Déco et la marque Odetta
L’entre-deux-guerres est une période faste. La faïence bretonne intègre le style Art Déco, avec son esthétique épurée, anguleuse et géométrique, et produit des créations audacieuses. La manufacture HB lance sous la marque Odetta des pièces qui sont aujourd’hui très recherchées par les collectionneurs.
Les grands artistes de la faïence quimpéroise
La force des manufactures quimpéroises a toujours été leur ouverture aux créateurs. Plus de 260 artistes ont été édités au cours du XXe siècle, parmi lesquels :
- Mathurin Méheut, créateur de décors marins exceptionnels pour Henriot
- René Quillivic, collaborateur de HB
- Géo-Fourrier, Jules-Charles Le Boz, Berthe Savigny, qui apportent chacun leur vision artistique
Keraluc : le laboratoire créatif
En 1946, Victor Lucas, ingénieur céramiste passé par Henriot et HB, fonde Keraluc (contraction de « maison de Lucas » en breton). Sa manufacture se distingue par la liberté totale laissée aux artistes : Yvain et ses assiettes humoristiques, Xavier Krebs et son art abstrait aux influences africaines et asiatiques, Pierre Toulhoat, Jos Le Corre (lapins, oiseaux, poissons), André L’Helguen et sa célèbre « crèche de Locmaria », ou encore René Quéré.
La fusion de 1969
En 1969, Jean-Yves Verlingue fusionne les sociétés HB et Henriot, réunissant les trois manufactures d’origine (Bousquet, Eloury, Dumaine) sous le nom de « Faïenceries de Quimper ». Cette concentration illustre à la fois la vitalité du secteur et les défis économiques auxquels il fait face.
La faïence bretonne aujourd’hui : qui la fabrique encore ?
Henriot-Quimper : le dernier grand faïencier
Après un redressement judiciaire en février 2011, HB-Henriot est reprise par Jean-Pierre Le Goff en juillet de la même année. Il ne reste aujourd’hui qu’un seul acteur majeur de la faïence de Quimper dans la capitale de la Cornouaille, mais Quimper demeure le centre faïencier français le plus ancien encore en activité.
Henriot-Quimper, fondée en 1690, est labellisée « Entreprise du Patrimoine Vivant ». Sa fabrication reste 100 % manuelle et locale : façonnage, décoration et cuisson sont réalisés intégralement à la main dans les ateliers quimpérois. La manufacture propose de la vaisselle, des objets de décoration, des rééditions en séries limitées, une ligne de bijoux en faïence et le célèbre bol-prénom.
Jean-Pierre Le Goff collabore régulièrement avec des artistes contemporains. Annie Quentel, artiste lithographe, a dessiné la collection d’assiettes « Barr Avel » (coup de vent en breton), réinterprétant le motif Fleuri Royal en le mettant en mouvement. Yann Kersalé, artiste breton utilisant la lumière comme matériau, a repensé le service à poisson d’Henriot dans un contraste noir et blanc saisissant.
Les autres manufactures bretonnes
La tradition ne repose pas uniquement sur Henriot-Quimper. La Faïencerie de Pornic, active depuis 1947, se spécialise dans la décoration sur faïence et propose des collections originales comme Bécassine ou Mam’Goudig. Fin 2023, les Céramiques de Cornouaille, installées à Saint-Evarzec dans le Finistère, ont franchi un cap en devenant faïencerie à part entière, maîtrisant désormais l’ensemble du processus de fabrication.
Comme le souligne Jérémy Varoquier, directeur du Musée de la Faïence de Quimper : le marché reste porteur, porté par des collectionneurs en quête d’authenticité et de pièces rares plutôt que de productions standardisées.
Comment reconnaître une faïence bretonne authentique ?
Face aux nombreuses copies et imitations, voici les critères pour identifier une pièce véritable.
La signature au dos
C’est le premier indice d’authenticité. Les manufactures quimpéroises apposent généralement leur marque au dos de chaque pièce :
- « Henriot Quimper » (HR) pour la manufacture Henriot
- « HB Quimper » pour La Hubaudière
- « PB » pour Porquier-Beau
Un numéro accompagne souvent la signature et identifie le peintre qui a réalisé le décor. L’évolution des signatures au fil des décennies permet une datation estimative des pièces.
La qualité de la peinture à la main
Les décors authentiques présentent de légères variations et irrégularités qui les distinguent des décors imprimés ou décalqués. Les filets jaunes et bleus sont tracés à main levée. Les détails fins et précis témoignent du geste assuré de l’artisan.
La terre et l’émail
La terre de Quimper est grise, brune ou ocre, et jamais rouge comme celle des copies réalisées à Malicorne ou dans d’autres centres de production. La faïence stannifère présente un émail blanc caractéristique qui recouvre cette terre colorée. Le poids, la sonorité et la texture au toucher sont autant d’indices supplémentaires pour les connaisseurs.
Collectionner la faïence bretonne : les pièces les plus recherchées
Le marché de la collection de faïence bretonne reste dynamique et accessible à tous les budgets.
Les pièces les plus cotées
Les créations les plus recherchées par les collectionneurs sont :
- Les décors de Mathurin Méheut (assiettes à décors marins notamment)
- Les créations Art Déco des années 1920-1930, en particulier la période Odetta chez HB
- Les scènes de René Quillivic et les compositions de Géo-Fourrier
- Les séries limitées, pièces uniques et modèles anciens en parfait état
Une assiette signée Mathurin Méheut peut atteindre plusieurs centaines d’euros aux enchères, tandis que les pièces courantes du XXe siècle restent très accessibles, ce qui permet à chacun de commencer une collection selon ses moyens.
Donner une seconde vie aux faïences bretonnes
La faïence bretonne est un patrimoine qui se transmet. Un bol Henriot des années 1950, une assiette HB Art Déco ou un service Keraluc ne sont pas des objets figés dans le passé : ils peuvent continuer à embellir une table aujourd’hui. Les légères variations de teinte, les petites irrégularités du décor peint à la main et les traces d’usage ne font que renforcer l’authenticité et le charme de ces pièces.
C’est tout l’intérêt du marché de l’occasion : permettre à ces créations artisanales de trouver une nouvelle vie, tout en adoptant une démarche de consommation responsable. Sur les marketplaces solidaires, chez les antiquaires ou en brocante, ces trésors de la céramique bretonne n’attendent que de nouvelles mains pour les accueillir.
Cet article a été rédigé par Label Emmaüs, marketplace solidaire. Vous y trouverez une sélection de faïences bretonnes authentiques d’occasion : bols à prénoms, assiettes décorées, services de table et pichets aux motifs traditionnels.